Perspectives thérapeutiques

L’auteur précise qu’il n’est pas un professionnel de la thérapie. Il n’est ni psychiatre, ni psychologue. Il a formulé un modèle théorique à partir d’une première observation d’une patiente qu’il connaissait particulièrement bien, ainsi que de son entourage. Il a ensuite été contacté pour le mettre en pratique expérimentalement sur une patiente, et le modèle s’est révélé exact.

Puis, en collaboration avec un psychiatre, il a effectué une dizaine d’observations, qui se sont révélées encore une fois fidèles au modèle théorique, du moins dans les grandes lignes.

Quelles sont les causes de cette maladie ?

Je précise bien que le sujet est l’anorexie mentale essentielle de la jeune fille, à ne pas confondre avec d’autres formes d’anorexie. Sans rentrer dans les détails, elle est caractérisée par « les trois A » : L’anorexie, l’amaigrissement, l’aménorrhée et l’hyperactivité.

J’ai toujours eu l’intuition que le facteur terrain jouait le rôle principal. Les études épidémiologiques montrent une prévalence beaucoup plus élevée chez les adolescentes dans les pays industrialisés, ce qui n’est pas en faveur d’une origine génétique, sinon on en trouverait un peu partout.

J’ai toujours été frappé par le profil psychologique similaire des mères d’anorexiques, mais je n’avais jamais approfondi la question.

Or, j’ai été formé à une nouvelle théorie concernant la typologie des caractères humains. Cette approche, inventée par un chercheur bolivien, Oscar Ichazo, puis reformulée par un psychiatre chilien Claudio Naranjo, a été introduite en France par Fabien et Patricia Chabreuil. J’ai d’ailleurs été formé par eux. Je leur dois beaucoup.

C’est une description extraordinairement fidèle du fonctionnement de l’être humain. Par rapport aux autres typologies, qui sont statiques, elle présente l’énorme avantage de présenter un aspect dynamique, en d’autres termes de prévoir le comportement de l’humain à différents stades, sous stress, ou en sécurité2. Sans rentrer dans les détails, qui dépasseraient le cadre de cet entretien, on distingue neuf types de caractères, d’où son nom, l’Ennéagramme des personnalités.

J’ai eu l’idée d’appliquer cette théorie aux mères d’anorexiques, et j’ai eu la surprise de constater qu’elles appartenaient toutes au même type.

Le plus incroyable est que les filles aussi sont toutes d’un type identique, différent de celui de la mère, et que les descriptions de l’Ennéagramme sont étonnamment proches de celles décrites par la littérature médicale.

Quel est donc l’apport de cette typologie par rapport aux descriptions antérieures, qui décrivent, en schématisant, des mères dominantes et des filles hypersensibles ?

C’est comme si on vous donnait la clef du problème, la solution. C’est cette association de types qui crée le problème.

Le sujet de l’entretien n’est pas l’Ennéagramme, ce serait trop long. Je vais essayer de me faire comprendre sans trop schématiser.

La personnalité fonctionne selon un mécanisme de base qui revient très souvent, que nous avons tendance à utiliser de façon systématique, qui est inconscient, et que l’on nomme la compulsion. Quand cette compulsion est trop active, par exemple à cause du stress, le sujet va vivre la passion du type, c’est-à-dire l’émotion qui en est la conséquence. L’être humain va ainsi vivre soumis à des automatismes inconscients qui vont le brider et empêcher sa vraie personnalité d’exister. On appelle ego (ou fausse personnalité) ce fonctionnement de la personnalité soumise à sa compulsion, et essence quand celle-ci en est libérée3.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Reprenons la description des mères dans la littérature médicale : autoritaires, voire tyranniques parfois, je schématise pour ne pas m’étendre. Cela correspond à la description du type 8 de l’ennéagramme, dont la compulsion de base est : évite la faiblesse. Je citerai Saddam Hussein et l’abbé Pierre, comme exemples extrêmes. Vous voyez qu’aucun type n’est ni bon, ni mauvais en soi, tout dépend de la maîtrise de la compulsion. Quand celle-ci est maîtrisée, le sujet va vivre ce qu’on appelle la vertu du type, en l’occurrence la simplicité. Ce sont des personnalités fortes, des leaders capables d’entraîner les autres pour une cause juste, pour bâtir un empire. À l’inverse, un sujet comme Saddam Hussein, chez qui la compulsion est active, c’est un euphémisme, devient une sorte de mégalomane, persuadé qu’il faut détruire les autres avant que les autres ne le détruisent3, et je ne m’étendrai pas sur tous ses crimes. Il vit bien évidemment la passion du type, l’excès, et sa fixation, la vengeance (la fixation est au mental ce que la passion est à l’émotionnel).

J’ai choisi bien évidemment des exemples extrêmes pour bien montrer qu’il s’agit plus de maîtrise de la compulsion que du type en lui-même.

Il est difficile de comprendre pourquoi le sujet arrive toujours à « éviter la faiblesse ». Même dans la vie courante, il doit bien exister des moments où il n’y arrive pas, par exemple s’il casse une assiette, ou s’il doit obéir à un agent de police.

Napoléon, un autre 8, participait à une partie de chasse. En tirant, il manque sa cible et éborgne l’un des participants. Tout le monde l’avait constaté. Il se tourne alors vers son voisin de droite : « Masséna, espèce de maladroit, tâchez de viser juste ! » Cette anecdote illustre ce que l’on appelle le mécanisme de défense du type. Le sujet va mettre en place une stratégie pour permettre au système de perdurer, pour que sa personnalité ne soit pas menacée dans son fonctionnement. Napoléon utilise ici le déni pour éviter la faiblesse.

Il s’agit de mécanismes inconscients. Mais le sujet doit quand même se rendre compte de certains aspects de lui-même, n’est-ce pas ?

Vous avez raison. La partie de la fausse personnalité (ego) dont on est conscient et satisfait s’appelle la fierté, ou image idéale de soi. Pour les 8, c’est « je suis fort, je suis juste »2. Dès que l’ego se sent menacé, il met en place cette stratégie pour que le système continue de fonctionner. La personnalité s’en contente, car elle a toujours fait comme cela, et elle est inconsciente de ces mécanismes. Napoléon utilise donc le déni pour continuer à éviter la faiblesse, et maintenir l’image de soi « je suis fort, je suis juste »11.

Vous remarquerez sur cet exemple que le mécanisme de défense est aussi visible de l’extérieur qu’inconscient pour le sujet. C’est vraiment « la paille et la poutre ». C’est pour cela qu’il faut être tolérant, car lorsqu’on comprend que c’est la fausse personnalité qui s’exprime, on comprend également que le sujet en est prisonnier.

On entrevoit alors les possibilités de changement : il suffirait que le sujet prenne conscience de ses automatismes pour le libérer et lui permettre l’accès à sa vraie personnalité.

C’est en ce sens-là que cette approche donne des résultats :

  1. Vous comprenez ce qui se passe. On ne peut rien faire si on ne comprend pas.
  2. Ce ne sont pas des conflits de personnes, mais des conflits d’automatismes inconscients7. Ce sont bien eux qui rentrent en conflit, et non pas Madame X avec sa fille. Cela permet de dédramatiser la situation en déplaçant le problème de personnes sur un terrain plus général. Ce qui explique que dans le cas où les deux protagonistes jouent le jeu, on peut obtenir des résultats rapides.
  3. Cet outil permet à la fois de décrire le comportement des personnes quand tout va très mal, mais aussi de le décrire quand tout va ou ira mieux, et ce sont les mêmes individus !
  4. On ne détruit rien, on ne démolit pas le psychisme. On se contente de faire prendre conscience par le sujet de tous ces automatismes qui peuvent gâcher la vie.

Peu de gens connaissent cette théorie, et il ne semble pas que tout le monde ait une vie gâchée !

Bien sûr, vous avez raison. Cependant, pour la première partie de votre question, je vous informe que Michael Goldberg, un des principaux enseignants de l’ennéagramme dans le monde de l’entreprise, a pour clients, entre autres, Motorola et la CIA.

Mais dans le cas de l’anorexie mentale, c’est en quelque sorte l’association de deux types particuliers qui va créer le problème. C’est vraiment un cercle vicieux, où les automatismes en cause vont petit à petit aggraver le conflit.
N’oubliez pas que dans la vie courante, on peut éviter certaines fréquentations dans une certaine mesure, mais on doit subir la famille, a fortiori pour un enfant. Tous les jours, du matin au soir, ces automatismes vont agir et non seulement entretenir le problème mais aussi l’aggraver.

Quelles sont les relations entre le système de défense, la compulsion d’évitement et l’image idéale de soi.

La compulsion d’évitement, pour notre exemple, éviter la faiblesse, est le symétrique de l’image idéale de soi. Elles sont opposées, et pourtant elles se renforcent. Il y a une sorte de piège, dont la source est l’utilisation trop systématique de ces mécanismes11, et je vais vous donner un exemple vécu. Sans rentrer dans les détails, je vais vous révéler ma propre compulsion : éviter les conflits. À vouloir systématiquement les éviter, on se retrouve avec des conflits encore plus importants. J’étais trop fier de mon image de moi, « je suis facile à vivre, je suis apaisant, je ne génère pas de conflits », et je n’ai pas voulu vider l’abcès avec un collaborateur quand il était encore temps. La réalité, comme toujours, a bien fini par me rejoindre, et je me suis retrouvé avec un conflit beaucoup plus important que si j’avais agi normalement. J’étais vraiment prisonnier et de ma compulsion, et de ma fierté, ou image idéale de soi. N’avez-vous jamais remarqué cette ironie de la vie, que les gens se retrouvent souvent avec le problème qu’ils ont voulu éviter à tout prix ? Bien souvent on retrouve cette utilisation trop systématique de la compulsion.

Le mécanisme de défense entre en action inconsciemment et automatiquement dès que notre personnalité se sent menacée. Nous ne nous en apercevons donc pas. Mais bien souvent, il fonctionne par habitude, même quand tout va bien. Il s’agit d’un automatisme très difficile à observer en nous-mêmes11.

En résumé : les conflits et les frustrations dans les relations proviennent essentiellement de ces mécanismes inconscients11. Mais l’espoir, c’est que lorsqu’on est attentif à cette image, et qu’on arrive à s’en détacher, on a fait un pas vers ce qu’on appelle l’intégration, c’est-à-dire la maîtrise de la compulsion qui conduira à abandonner sa fausse personnalité ou ego au profit d’un fonctionnement plus libre, que l’on nomme vraie personnalité ou essence2, 3.

Quel est le rapport avec l’anorexie mentale ?

Nous avons observé que dans l’entourage proche des patientes il existe toujours quelqu’un du type 8. Il s’agit de la mère dans la grande majorité des cas. Parfois c’est le père, ou bien par exemple un oncle très proche.

Comment détermine-t-on le type ?

L’Ennéagramme est un système merveilleux qui a l’air simple mais qui ne l’est pas. C’est un métier. Pour déterminer le type d’un individu, il faut avoir été formé par des professionnels compétents, et avoir quelques années de pratique. Malgré cela, une erreur est toujours possible.

Pour simplifier, disons que les 8 [Pour la clarté de l’exposé, « un » signifiera un individu du type 8 à un niveau moyen d’intégration (cf. l’abbé Pierre et Saddam Hussein, aux extrêmes)], que les 8 donc ont un aspect extérieur plein d’énergie, qu’ils parlent de façon forte et autoritaire, que l’observation permet de repérer leur compulsion, leur mécanisme de défense, leur passion et leur fixation.

Mais attention, il ne s’agit pas de comportements, qui peuvent exister chez tout le monde, mais bien de motivations inconscientes. En d’autres termes, tout le monde peut extérioriser des comportements du type 8, mais il n’y aura pas l’association de la compulsion, du mécanisme de défense, etc.

Comment fonctionnent les mères 8 ?

N’oubliez pas que notre propre fonctionnement nous semble aller de soi, et que c’est celui des autres qui nous semble un peu bizarre. Quand je décris une mère que je n’ai jamais vue à l’adolescente malade, en général cela fait sens tout de suite. Les choses se compliquent quand on en parle directement à l’intéressée, et c’est pour cela que je parle d’abord des mères aux filles.

Le fonctionnement de la mère 8 est relativement simple à comprendre, une fois que l’on connaît ses « ressorts », que je vais rappeler2, 3 :

  • compulsion : évite la faiblesse
  • mécanisme de défense : dénégation
  • passion : excès (vertu : simplicité, c’est l’émotion vécue quand la compulsion est maîtrisée)
  • fixation : vengeance (ou altérité si intégration)
  • image de soi : je suis fort, je suis juste.

Le 8 est quelqu’un de dominant. C'est un instinctif. Il cherche avant tout à avoir le contrôle. Une de ses phrases favorites est bien souvent : « tout est sous contrôle ? »

Il a tendance à être manichéen : les bons d’un côté, les méchants de l’autre. La vie est un combat, l’autre est une menace. La raison évoquée est la justice, mais il s’agit surtout de sa justice. Il n’hésitera pas à transgresser les règles établies pour que son combat aboutisse. Il peut s’impliquer énormément quand il s’agit de sa sphère d’influence, et être remarquablement indifférent pour le reste2.

En quoi cela est-il pathogène ?

Vous avez raison. Cela n’est pas pathogène en soi. Ce qui est important, c’est que ce fonctionnement va « stresser » la fille, et va favoriser chez elle sa propre compulsion, que l’on verra plus tard. Or, le malheur, c’est que l’expression de cette désintégration progressive chez l’enfant va renforcer l’irritation chez la mère. C’est le cercle vicieux qui s’entretient et s’aggrave tout seul.

Un autre aspect du type 8, méconnu, peut résider dans leur partialité, qui s’exerce aussi bien dans le monde du travail que dans le cercle familial. Il faut toutefois nuancer. On observe cela d’une manière générale, mais il est bien entendu que ceci ne s’applique pas systématiquement.

Pourquoi d’ailleurs cette affection ne touche-t-elle que les filles ?

Je n’ai pas la réponse. Il existe aussi des garçons, mais c’est effectivement très exceptionnel.

La problématique œdipienne joue vraisemblablement un rôle.

Le père 8 exerce en général son autorité dans le cercle professionnel, et moins souvent dans le cadre de la maison.

Mais rappelons que nous n’en sommes qu’au stade des hypothèses.

Quel est le profil des patientes ?

Toutes les filles que j’ai observées sont du même type, différent de celui de la mère, et son fonctionnement est loin d’être aussi simple à comprendre. Il s’agit du type 4 dans l’Ennéagramme des personnalités. Sa compulsion de base est d’éviter la banalité. Ce sont des êtres sensibles, qui à la différence du 8 qui utilise son centre instinctif principalement, vont se servir en priorité de leur centre émotionnel. Cela signifie que rien n’a de signification si cela n’a pas au préalable été traduit en émotions (ce qui agace le 8)2, 3, 4, 5.

L’image de soi est : « je suis unique, je suis différent, je suis sensible, authentique. »2, 3

Le 4 est persuadé de vivre un drame unique, que personne ne peut comprendre2, et là intervient la première contradiction : si on le comprend, son drame ne sera plus unique. C’est l’un des nombreux paradoxes qui caractérisent cette personnalité.

Quand son ego ou fausse personnalité se sentira menacée, c’est-à-dire quand le 4 pourra être confronté au fait qu’il peut ne pas être unique, va-t-il activer aussi son mécanisme de défense ?

Absolument. Pour éviter d’être ordinaire et de maintenir l’image de soi « je suis différent, unique, sensible », il va adopter aussi un système de défense11. Mais comme le 4 ne fait rien comme tout le monde, il va utiliser deux mécanismes au lieu d’un seul. C’est comme les traitements en médecine, quand il en existe plusieurs pour une même affection, cela veut souvent dire qu’ils ne sont pas très efficaces. C’est un peu ce qui se passe ici : le premier mécanisme s’appelle l’introjection, le deuxième la sublimation.

L’introjection est une sorte d’incorporation, pas sur le plan physique, mais sur le plan émotionnel11. Introjecter consiste à placer à l’intérieur de soi une personne importante de sa vie. Utilisant leur empathie, les 4 intériorisent les émotions et les attitudes des personnes importantes de leur existence7, et là je me permets de vous poser une question, pour une fois. Cela ne vous fait-il pas penser à quelque chose ?

Cela veut dire qu’ils intériorisent leur mère ?

Oui. Lorsqu’on soigne les anorexiques, la première chose qui frappe c’est le refus de manger alors que c’est une nécessité vitale. Il s’agit là plus d’un contrôle de la nourriture que d’une réelle absence de faim. Elles évitent la faiblesse de se nourrir.

Le deuxième point important est le déni, tant au niveau familial qu’à celui de l’adolescente elle-même. Combien de familles de patientes nient la réalité du problème, et c’est en général l’entourage ou le médecin qui en fait prendre conscience. L’explication de ce déni est que l’adolescente s’est approprié le mécanisme de défense de sa mère par le biais de son propre mécanisme de défense, l’introjection.

Une autre chose qui m’a toujours frappé dans ces familles, c’est la volonté de contrôle qu’exerce l’anorexique sur sa famille. Elle exerce par le biais de la nourriture une sorte de tyrannie sur son entourage, il lui arrive même de préparer des bons repas, et de s’indigner si certains ne mangent pas bien, un comble !

Cela est confirmé par un psychiatre français spécialiste de l’anorexie mentale, comme le professeur Corcos, dans Corps insoumis, Dunod, 2006 : « Car la problématique principale de l’anorexique, c’est celle de qui décide, et de quoi. »

En quoi l’introjection peut-elle maintenir l’image de soi « je suis unique, différent, sensible », et pourquoi ce contrôle ne s’exercerait-il pas par un autre biais que la nourriture ?

Je vais répondre d’abord à la première partie de votre question. Le but est de trouver de la valeur en dehors de soi, car le type est victime d’un sentiment d’insuffisance2, 3, 7.

D’où vient ce sentiment d’insuffisance ?

C’est une conséquence de la compulsion d’éviter la banalité.

Le 4 a tendance à remarquer ce qui ne va pas dans une situation donnée, ce que les autres ont et qu’il n’a pas, et ce qui pourrait donc les rendre plus uniques que lui2, 3. Ce sentiment d’insuffisance a une importance extrême dans la genèse et dans le vécu de la maladie. C’est ce que la psychologue Peggy Claude-Pierre, a décrit d’une autre manière en le nommant l’État Négatif Confirmé6.

Il faut bien voir que cela n’existe que dans la tête des patientes, et ne correspond en rien à la réalité : ces jeunes filles ont en général une intelligence très au-dessus de la moyenne, et sont agréables à regarder, et je ne vais pas citer toutes leurs autres qualités. En thérapie, l’on peut montrer à la malade les étapes et les mécanismes mentaux qui la conduisent à de tels sentiments. Si vous tapez dans le mille tout de suite, cela ne sert généralement à rien.

Quand ce phénomène est actif la plupart du temps, une certaine émotion va dominer sa vie.

La jalousie ?

C’est une émotion très proche mais différente. La jalousie, c’est la peur que je vous prenne quelque chose que vous avez déjà, comme si on me volait ma femme. L’émotion que vit le 4, c’est un sentiment de mécontentement, de ressentiment ou de convoitise à propos des avantages, des succès ou des possessions d’autrui : l’envie1.

« Si les racines de l’envie ne sont pas complètement éradiquées, la tristesse reviendra encore et toujours », dit le Dhammapada. Vous voyez le lien avec la fixation : la mélancolie, voire la dépression.

Je reviens donc à l’introjection. Se sentant dévalorisé, le 4 va essayer de s’approprier les qualités d’autrui2, 3. Les adolescentes me disent souvent « j’essaie d’être à la hauteur de ma mère, mais j’ai beau essayer, je n’y arrive pas. » C’est une expression déguisée de leur envie.

Un autre aspect de l’introjection consiste à prendre pour argent comptant les critiques émises à l’encontre de soi-même2, 3, 4. Prenons un exemple. Si un confrère me critique pendant un congrès, je l’écoute, je lui réponds, mais je ne pense pas systématiquement qu’il a raison et que j’ai tort. Le 4, si. Il se dit que la critique est exacte. Il va avoir tendance à s’isoler, pour mieux se concentrer sur sa vie intérieure, préférable à la réalité extérieure qui le rejette. Si le 4 va encore moins bien, il va faire sienne des critiques qui ne lui sont pas destinées5. Souvenez-vous de vos années de collège, vous avez certainement vécu des situations où le professeur critiquait quelqu’un sans le nommer. Un 4 va se sentir visé. Ce mécanisme est particulièrement important dans notre cas, puisque l’adolescente va intérioriser le malaise de tout le groupe2, 3.

Ce mécanisme l’entraîne vers l’isolement et la solitude. Or, encore un paradoxe, il aimerait parfois bien être connecté aux autres, mais son mécanisme de défense l’en empêche7.

Pourquoi faire siennes les critiques ?

Rappelez-vous ce que nous disions auparavant sur le sentiment d’insuffisance. Le 4 souffre d’une mauvaise image de lui-même, une sorte de peur d’être défectueux2, 3, 6, 7.

L’introjection a plutôt l’air d’aggraver les choses…

C’est vrai. Cela entraîne une certaine auto-dévalorisation5.

Le 4 est donc masochiste ?

Pas du tout. Il cherche avant tout à ne pas être rejeté2, 3, 5, 7. Ce n’est pas une question de douleur. Il garde ainsi une sorte de lien tout en étant en désaccord.

Le 4 se complaît donc dans une certaine souffrance ?

Oui et non. On peut observer une espèce de conduite d’échec chez beaucoup de 4, notamment dans les liaisons sentimentales. L’explication est que le 4 a tellement peur d’être rejeté qu’il va provoquer la rupture en avance, ce qui lui donnera l’illusion qu’il contrôle la situation, et fera diminuer sa peur5, 8. Ce processus est évidemment inconscient.

De plus, rien ne peut avoir de signification si ce n’a pas été avant traduit en émotion5. Pour comprendre la souffrance de quelqu’un, il va créer une propre souffrance en lui-même. Ce n’est que comme cela qu’il comprendra l’autre. On voit là qu’il va créer de la souffrance5.

Parfois, le 4 a tellement fonctionné ainsi depuis sa plus tendre enfance qu’il n’imagine pas qu’il puisse en être autrement. Sa mélancolie et sa souffrance sont une seconde nature pour lui, et parfois il s’y identifie8.

Pourquoi ne pas lui dire qu’on le comprend ?

C’est encore un paradoxe du type. Si je le comprends, c’est qu’il ne sera plus unique. On rentre en conflit encore avec sa compulsion de base. Le 4 cherche en permanence à se différencier de la masse. Si la différence est reconnue et établie, elle n’existe plus2, 3.

Vous avez parlé de deux mécanismes de défense, notamment de la sublimation.

J’y arrive. Quand la souffrance générée par l’introjection est trop forte, elle peut être extériorisée, mais uniquement sous une forme sublimée, par exemple en création artistique2. Encore faut-il être capable de créer. L’observation du devenir des anorexiques, avant que ces mécanismes soient connus, montre que celles qui s’en sortent le mieux sont celles qui sont arrivées justement à créer. Si elles ont des dons dans certains domaines, tant mieux, mais ce n’est pas une condition nécessaire. Je ne parle pas forcément de création avec un grand C. On peut créer et voir le beau dans des petites choses quotidiennes, c’est une question d’état d’esprit et de représentation mentale. C’est l’anecdote des deux prisonniers enfermés au cachot, l’un voit les murs de sa prison, l’autre regarde les étoiles.

Les jeunes filles anorexiques ne donnent pas l’impression d’être dévorées par l’envie.

Je laisse la parole à Don Richard Riso : « Le 4 conscient de son envie en a généralement honte, et il va tout faire pour la cacher. »

Puisque nous sommes dans les citations, je vais aussi citer Goethe : « La haine est active, et l’envie est passive. Il n’y a qu’un pas entre l’envie et la haine. » Voyez la belle-mère de Blanche-Neige.

On voit ainsi comment une dizaine d’années d’envie peut se transformer en haine envers sa mère, qui, en plus, préfère souvent un autre membre de la famille.

La jeune fille va donc, par le biais de l’introjection, s’approprier le fonctionnement de sa mère ?

C’est exactement cela.

  • La compulsion de la mère est d’éviter la faiblesse. Pour la fille, c’en est une de devoir dépendre de quelque chose pour vivre. Elle fait mieux que sa mère qui est obligée de manger.
  • La problématique de la mère s’exerce autour du contrôle. L’adolescente va l’exercer sur toute la famille, et quel est le moment où tout le monde est réuni ? Quel est le moment où la mère de famille exerce pleinement son rôle ? Bien évidemment le repas familial. Je réponds ici à votre question de tout à l’heure sur le fait que l’adolescente choisit la nourriture pour exercer sa volonté de contrôler.
  • Le mécanisme de défense : le déni. C’est le trait psychologique dominant d’une anorexique. J’en vois qui se trouvent normales à 30 kg !
  • La passion : l’excès. Les anorexiques utilisent fréquemment l’exercice physique excessif ainsi que l’hyperactivité.

Que signifie le concept de « court-circuit » évoqué tout à l’heure.

La problématique des anorexiques tourne autour de l’identité. Celle des 4 également. Ils sont centrés sur leurs émotions. Ils n’utilisent pas bien leur centre mental et leur centre instinctif. Comme leurs émotions sont changeantes, ils en ressentent une incertitude à propos de leur identité2.

Or les 8 considèrent souvent les émotions comme une forme de faiblesse. Les enfants 4 ne peuvent exprimer leurs émotions avec une telle mère, ce qui empêche complètement l’identité de se construire.

Les 4 sont irrités par le fait d’être ignorés, de voir leur côté unique et leurs états d’âme non respectés4. Cette notion de respect a une importance capitale pour un 4, et le 8 va faire exactement, en toute bonne foi car c’est sa manière de fonctionner, précisément ce qu’il ne faut pas faire !

Les 4, sensibles et mélancoliques, sont irrités aussi par le manque de réserve, le manque de sensibilité, la manipulation et les abus de pouvoir4, là encore le 8 a tout faux ! Il irrite tout le monde, mais surtout les 4 qui sont hypersensibles, par son agressivité, sa façon d’intimider les autres, sa manière de s’opposer, de dire « non ! » juste comme cela, pour le plaisir, son manque de nuances, sa façon de critiquer les points faibles des autres4.

De même, nous avons le circuit inverse, ce que je voulais exprimer tout à l’heure par « court-circuit ».

Le 8 est irrité par le non-respect de son autorité, par les gens faibles, indécis, inefficaces, par le manque de clarté, le fait de tourner autour du pot4. Autant de caractéristiques du 4, qui irrite autrui par ses sautes d’humeur, sa tendance à exagérer, à dramatiser, sa mélancolie, ses attentes excessives vis-à-vis des autres, son côté imprévisible4.

Existe-t-il une tendance naturelle des 4 à l’anorexie ?

En quelque sorte, oui. Comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, le 4 a tendance à s’isoler pour se réfugier dans un monde imaginaire, pour se protéger d’une réalité extérieure qui les rejette. Parfois le processus est tellement puissant qu’il choisit inconsciemment de se détacher du côté concret de l’existence, de sa présence physique sur terre : le monde de l’imagination, de la fantaisie, est tellement plus agréable que la réalité prosaïque, d’autant qu’il est souvent doté d’un imaginaire puissant7.

C’est particulièrement vrai pour les anorexiques : le problème n’est pas tellement de se sentir mince ou pas mince, mais leur volonté de ne pas s’incarner fait qu’elles ne se voient pas avec un corps7.

Il faut essayer de comprendre qu’ils préfèrent vivre dans un monde idéal, où l’imagination est amplifiée. Cette habitude a pour conséquence une difficulté à être sur terre.

Si vous rajoutez à cela le fond de mélancolie permanent, voire de dépression, vous comprendrez que beaucoup ont le sentiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. La maladie peut s’interpréter comme une lente tentative de suicide, dont les dommages collatéraux souhaités sont une souffrance infligée à la famille, surtout à la mère.

Là encore on remarque un paradoxe : le 4 souhaite au fond de lui d’être relié aux autres, mais son fonctionnement l’en empêche. Il aimerait de plus être connecté à quelque chose de « divin » ou d’idéal, et a l’impression qu’il lui manque sur terre quelque chose de fondamental7.

Comment faire maintenant pour s’en sortir ? Comment sortir de ce cercle vicieux ?

Je n’aurai pas la prétention de répondre complètement à une question si vaste et si complexe. Je vais juste dévoiler les grandes lignes, afin de montrer qu’il existe un réel espoir de guérison.

Il y a un préalable indispensable, c’est qu’il faut quand même que les patients et leurs parents « jouent le jeu ». Si l’on ne veut pas découvrir son fonctionnement, puis l’admettre, ensuite vouloir changer en profondeur, rien ne sera possible5.

Le deuxième frein est le plus important. Il existe très peu de psychiatres formés à l’Ennéagramme, et ils sont très rares chez les spécialistes des troubles du comportement alimentaire.

Avec ces techniques, les malades prennent conscience qu’elles ne sont pas seules, et qu’il existe une possibilité rapide et réelle d’évoluer.

Les choses sont très compliquées à ce niveau, puisque l’anorexique ne veut pas recevoir de l’aide, ou plus exactement elle en souhaite, mais ne supporte pas qu'on lui en apporte. C’est un peu la même chose dans les relations personnelles, celles du type 4 sont dites en « yoyo » : ils ne supportent pas la séparation de l’être aimé, mais ont du mal également à tolérer la cohabitation. C’est le schéma comportemental « push-pull » ou « pousser-tirer » du 4 dans ses relations. Selon Tracy Colina7, « ce mécanisme est le reflet de son ambivalence à l’égard du contact émotionnel authentique. »

Le 4 se met à distance quand il ne veut pas être dans la vie, quand il ne veut pas risquer de se connecter et, selon lui, d’être en conséquence blessé. Il tire l’autre vers lui quand le spectre de l’aliénation ou de la solitude se dresse et quand le manque de connexion est insupportable.

Le sujet doit développer ses facultés d’observation de lui-même, afin de repérer les moments où la compulsion agit. Il en est de même du mécanisme de défense, de la passion, et de la fixation.

En pratique, ces mécanismes étant inconscients donc très difficiles à observer en nous-mêmes, il faut l’aide d’un tiers.
Il faut également se détacher de sa fierté (ou image idéale de soi). C’est difficile, car l’ego croit qu’il est la seule réalité.

Nous croyons à un niveau très profond qu’on ne peut pas survivre si l’on abandonne le fonctionnement de l’ego. C’est évidemment faux, c’est même tout le contraire5. C’est encore plus difficile pour les 4, dont la problématique concerne l’identité. Leur identification aux émotions et aux mécanismes de leur propre type est forte.

Il est utile de suggérer aux 4 de prendre de la distance par rapport aux événements, afin de s’observer soi-même. Ils utilisent mal leurs émotions. Ils les amplifient artificiellement. Ils sont trop sensibles5. Il faut vivre l’émotion à un niveau d’intensité normal, en « baissant le son et la lumière du poste de TV ».

Il est important de se fixer un but, et de tenir le cap quoi qu’il arrive. Il faut bien être conscient que l’ego reste puissant, et si l’on n’a pas pris la décision d’être ferme vis-à-vis de soi-même, il profitera de la moindre occasion pour regagner tout le terrain perdu5.

Tous ceux qui ont utilisé cet outil en ont retiré des bénéfices. Ils sont parfois passés par une phase pénible pendant laquelle ils ont été déboussolés par l’abandon de leur vieille personnalité. Leur vraie personnalité qui est née est plus libre.

Les résultats sont-ils rapides ?

Pour l’instant, nous n’avons pas le recul suffisant pour répondre.

Au début, ils sont spectaculaires, car les patients ont l’impression qu’on leur a donné la clef de la compréhension.

Les véritables difficultés ne vont pas tarder à apparaître, environ trois mois après le début. L’ego en effet est très puissant et très habile, et s’efforce de rattraper le terrain perdu. En d’autres termes, il est relativement facile de comprendre, mais la difficulté est bien de mettre en pratique. Si c’était si facile, il n’y aurait pas de médecins fumeurs.

Il est intéressant de noter que ce concept d’ego ou fausse personnalité se retrouve dans la plupart des grandes traditions spirituelles, soufisme et bouddhisme par exemple. Je vous cite les propos de Sogyal Rinpoché, maître Tibétain dans Le livre tibétain de la vie et de la mort12 :

« C’est pour mettre un terme à cette singulière tyrannie de l’ego que nous nous engageons sur le chemin spirituel. Pourtant, les ressources de l’ego sont presque infinies et, à chaque étape de notre progrès, il peut venir saboter et pervertir notre désir de nous affranchir de lui. La vérité est simple et les enseignements extrêmement clairs, mais dès l’instant où ceux-ci commencent à nous toucher — je l’ai, hélas, souvent constaté avec tristesse ! — l’ego s’efforce de les compliquer car il sait qu’ils menacent les fondements même de son existence.

« Quand, au début, nous sommes fascinés par la voie spirituelle et par toutes les possibilités qu’elle offre, l’ego peut même nous encourager : “C’est vraiment merveilleux, nous dira-t-il alors. Tout-à-fait ce qu’il te fallait ! Cet enseignement est parfaitement juste !” (…)

« Mais dès que nous en arriverons à la partie plus “terre-à-terre” du chemin spirituel et que les enseignements commenceront à nous affecter en profondeur, nous serons inévitablement confrontés à la réalité de ce que nous sommes. À mesure que l’ego sera révélé, ses points sensibles seront touchés et toutes sortes de problèmes apparaîtront. C’est comme si l’on installait en face de nous un miroir dont nous ne pouvons nous détourner. Le miroir est parfaitement clair, mais un visage laid, qui nous regarde fixement d’un air mauvais, y apparaît et… c’est le nôtre ! Nous commençons à nous rebeller car nous haïssons ce reflet. (…)

« C’est à ce moment que nous commencerons à enrager et à nous plaindre amèrement… et où se trouvera notre ego ? À nos côtés. Loyal, il nous exhortera : “Tu as tout à fait raison, c’est un scandale, c’est insupportable. Ne te laisse pas faire !” (…)

« L’ego, jubilant, nous regardera nous empêtrer de plus en plus dans sa toile. Il n’hésitera pas à rendre l’enseignement, et même le maître, responsables de toute la douleur, la solitude et les difficultés que nous rencontrerons à mesure que nous apprendrons à nous connaître. »

À première vue, cette approche paraît simple et réductrice, comme de mettre les gens dans des cases.

C’est bien tout le problème. Ce n’est simple qu’en apparence. Pour en percevoir toutes les possibilités, il faut avoir trouvé son propre type et avoir été formé correctement.

Pour ce qui concerne les cases, il ne s’agit pas de vous y mettre. Vous y êtes déjà ! Il faut vous montrer dans quelle case vous êtes et comment en sortir. (Don Richard Riso).

On pourrait même voir plus loin en installant un système de prévention par le biais des pédiatres.

En conclusion, il semble bien que l’étiologie de l’anorexie mentale essentielle soit l’association pathogène de deux types :

Une patiente atteinte d’anorexie mentale essentielle est
une jeune fille de type 4
qui a introjecté quelqu’un de type 8.

Bibliographie

1. BEHM, Courtney Ann, L’envie et la déformation du désir, Enneagram Monthly, Mai 2002
2. CHABREUIL, Fabien & Patricia, L’Ennéagramme, dynamique de connaissance et d'évolution, Editions Carthame, 1994
3. CHABREUIL, Fabien & Patricia, Comprendre et gérer les types de personnalités, Editions Dunod, 2001, 2005
4. CHABREUIL, Fabien & Patricia, communication personnelle, stage Communication
5. CHABREUIL, Fabien & Patricia, forum de discussion, site internet www.enneagramme.com
6. CLAUDE-PIERRE Peggy, Guérir l’anorexie et la boulimie par la méthode Montreux, Septembre 1999, Editions PLON
7. COLINA Tracy, Imagination ou incarnation, le dilemme du 4, Enneagram monthly, Septembre 1999
8. CONDON Tom, Conversation avec Tom Condon, Enneagram Monthly, Mai 1999
9. FILLET Olivier, Observation de cas d'anorexie mentale et hypothèse psychopathogénique, Enneagram Monthly, Septembre 2002
10. GOLDBERG Michaël, Conversation avec Michaël Goldberg, Enneagram Monthly, Février 2001
11. O’HANRAHAN Peter, Le système de défense, Enneagram Monthly, Février 2000
12. SOGYAL RINPOCHE, Le livre tibétain de la vie et de la mort, Editions de la Table Ronde, 1993

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